Que se passe-t-il entre Al-Kadhafi père et son aîné Seif Al-Islam ? Que cache réellement la sortie médiatique plutôt tonitruante de ce dernier et la réplique vraiment sèche du Guide libyen ? Y a-t-il une guéguerre dans la maison des Al-Kadhafi ou s’agit-il d’une cuisine familiale dont l’objectif est de propulser encore plus celui qui est déjà désigné comme le digne successeur de son père ?
Ce sont autant de questions qui se posent avec acuité, notamment après les propos échangés par les deux hommes forts de Tripoli à l’occasion d’un événement pourtant sacré en Libye, à savoir l’anniversaire du renversement de la monarchie par le colonel Mouammar Al-Kadhafi, il y a de cela 37 ans.
La prise du pouvoir par ce dernier sonnait le début de “la Révolution verte” qui allait être menée contre vents et marées par Al-Kadhafi. Mais, contre toute attente, Seif Al-Islam, qui ne s’est pas embarrassé de critiques envers la politique interne de son pays, s’est permis de bousculer un tabou et pas des moindres. Prononçant un discours d’une rare violence contre la situation et le système en place qu’il a accablé de toutes les tares, il est allé jusqu’à remettre en cause l'“ère révolutionnaire”.
Dix jours avant donc ces célébrations, Seif Al-Islam Al-Kadhafi, qui préside l'influente “Association pour le développement”, a appelé à la promulgation d'une “Constitution permanente pour les cent ans à venir” et à l’ouverture économique, mettant fin à “l'ère révolutionnaire”. Il s’en est notamment pris à “l'état de chaos” qui règne dans son pays.
Il faut passer “de la révolution à l'État”, a-t-il dit devant quelque 15 000 jeunes venus l’écouter à Syrte. Al-Kadhafi fils n’a épargné, dans son laïus, ni le système politique et économique en place, ni les fonctionnaires, ni la presse de son pays, ni même la situation des droits de l’Homme.
C’est une véritable remise en cause de la politique pratiquée par son père. Selon lui, “ce système politique a engendré le chaos et bénéficie à des fonctionnaires et quelques grosses légumes unies dans une alliance contre nature, formant une mafia opposée aux réformes démocratiques”. “Cessons de nous moquer de nous-mêmes en prétendant que nous vivons dans un paradis. Et quel paradis serait celui-là où des directeurs généraux d'entreprises publiques les gèrent comme un bien personnel”, a-t-il déclaré, demandant la “poursuite déterminée de la privatisation des entreprises, notamment les télécommunications et les banques, et l'ouverture des portes pour l'installation de banques étrangères à partir de l'année prochaine”.
Sur le plan politique, il estime que les “décisions prises au nom du peuple sont falsifiées” et que “des gens sont malmenés et jetés en prison (sans motif)”. Mais, autant la sortie du fils a surpris par sa violence, autant la réplique du père est sans concession.
Cependant, le Guide libyen préfère recentrer ses attaques sur l’opposition plutôt que sur son fils, dont il prend le soin de défendre le plan de réforme envisagé. “Lorsque nous avons mené la révolution, nous ne voulions pas du pouvoir pour nous-mêmes, mais nous l'avons assumé pour le peuple. Par conséquent, nous ne permettrons à personne de le voler au peuple”, a-t-il déclaré. “Ils parlent d'alternance du pouvoir (...). Le peuple libyen a déjà le pouvoir”, a-t-il ajouté.
Le fait de ménager son propre fils qui a pourtant été de loin plus virulent dans son réquisitoire contre le régime que le sont toutes les déclarations des opposants libyens, Al-Kadhafi cherche-t-il plutôt à lui donner une certaine crédibilité vis-à-vis des Libyens pour tenter de le propulser afin d’assurer la succession dans de bonnes conditions ? Mais, il faut avouer qu’Al-Kadhafi ne cesse d’étonner.
Serait-il prêt à “brader la révolution” pour aider son fils à garder les rênes du pouvoir, si tel était le prix à payer pour lui garantir ce passage de relais ? Tous les signaux vont en tout cas dans ce sens.
Même cet échange virulent de propos semble faire partie d’une manœuvre bien orchestrée.
Hamid SaÏdani